Cher journal, beaucoup de gens, lorsqu’ils connaitront ton existence penseront la même chose : « nous avions vraiment sous-estimé sa folie ! » Est-ce de la folie d’être l’éternelle incomprise ? La fille renfermée qui pense comme une toubab[1] ? Celle qui pourtant malgré la largesse de sa famille se sent seule vraiment seule au monde ? Si ce sont les critères qui permettent de juger de ma faculté mentale alors là je suis bien folle ! bien folle d’avoir cette habitude depuis ma tendre enfance de te confier mes maux les plus lourds, les plus difficiles à supporter ; ceux qui me sont le plus durs à évacuer avec les mots. Si seulement ils savaient qu’il me faut écrire ces mots, qu’il me faut inéluctablement prendre mon stylo et déverser ma rage sur toi ! Le pauvre innocent que tu es… tu y es pour rien pourtant si j’ai l’impression que le monde entier me tourne le dos. Tu es un parfait intrus à la haine que je nourris.
Ils m’ont achevé, ils m’ont volé ma vie, mon avenir…
Je revois son visage peiné, je ressens ses larmes au bout de mes doigts, je le revois être là à me dire avec un optimisme douteux que ça va aller, que tout cela ne sera que de sombres souvenirs…j’ai bien envie de rire. C’est devenu mon quotidien cher journal !
Ce que je trouve génial dans cette riche société africaine c’est que nos parents se donnent le droit de choisir à notre place ! J’ai quand même 25 ans, hélas il n’y a pas de majorité dans le milieu des « Sans-argent-rien » oops je voulais dire « Sénégalais » …que les foudres s’abattent sur moi la prochaine fois que j’oserais sortir une telle vérité de ma bouche. C’est typiquement ce que grand-mère m’aurait dit si elle m’avait entendu et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je te le dis parce que je suis sûre que tu me comprendras et que tu ne me jugeras point !
J’ai tant de haine envers eux tous pour ne pas dénoncer ma famille ; Sacrilège me lanceront-ils ! pouahh ! Est-ce commettre un sacrilège que de dire la vérité ? Ce que par-dessus tout je trouve être un sacrilège c’est plutôt la largesse qu’ils ont de s’immiscer dans la vie des autres ; de leur choisir droits et devoirs et surtout de négocier derrière leurs dos. Mon « casté » comme ils l’appellent affectueusement m’a aimé comme personne, il m’a compris dans tout et m’a soutenu partout et qu’il puisse faire mon bonheur éternel ne leur suffit pas…ils ne s’en soucient même pas si tu veux tout savoir parce que son sang l’a condamné à être « Teug ». J’ai encore envie d’éclater de rire ! Son sang ? Son sang ? Ils sont tellement doués, tellement qu’ils croient que « nous les nobles » notre sang est rouge et ceux des autres est peut être vert, jaune, rouge ou encore mieux le mélange de ces trois couleurs par respect à notre riche drapeau !
Ecœurée ! Choquée de les voir aussi zen quand ils le disent ; quand ils font de moi la risée de la famille pour dénoncer mon mauvais goût. Adama un mauvais goût ? C’est surement parce qu’ils ne l’ont pas vu braver vents et marées pour ma pauvre personne, c’est parce qu’ils ne l’ont pas vu prendre sa maigre bourse et me le remettre parce que mes parents pendant que je mourais de faim à la fac ont juste décidé qu’il y avait la tabaski qui approchait et qu’ils n’avaient pas encore d’habits pour la fête. Ils ne savent pas que toute les fois où le chagrin avait frappé à ma porte, il s’enfuyait à grand pas parce qu’un homme vigoureux lui faisait face, ils ne l’ont pas vu me susurrer à l’oreille qu’il m’aimait plus que sa vie et qu’un jour il me fera arrêter de pleurer…ils ne l’ont juste pas vu me tenir la main, ma tête sur son épaule trempée de mes larmes pour me dire « je suis là ». Ils n’ont rien vu ou ont choisi de ne rien voir parce qu’ils veulent me condamner, me tuer en sortant Adama de ma vie.
Ce n’est qu’un homme m’a dit ma mère ! un homme ? Elle n’a rien compris ce n’est pas juste un homme ; c’est L’homme aujourd’hui et Le jeune garçon d’hier ! C’était le jeune garçon avec qui je me suis chamaillée vers les pistes caillouteuses menant vers l’école élémentaire que nous fréquentions à l’époque. C’était bien l’enfant avec qui je me disputais nerveusement la première place en classe et qui me mettait hors de moi quand le maître annonçait fièrement « nous avons encore deux premiers : Adama et Khary » ; je suis d’ailleurs, en classe de CM2 allée voir le maître pour lui demander pourquoi à chaque fois il commençait par citer le prénom de Adama avant le mien. Etait-ce parce qu’il était mieux que moi ? Ou simplement la légendaire solidarité masculine ? A ces questions, il souriait et me disait : « ma petite Khary j’aimerais tellement te dire lequel de vous deux est mieux que l’autre mais hélas cela m'est impossible vu qu’aucun de vous deux ne veut lâcher du lest et rassure toi je commencerais par ton prénom dorénavant ».
(...)
Quand je pense que ma cousine Aby a ramené de la France un vieux chenapan de toubab qui n’était même pas musulman mais plein aux as et que la famille a accueilli les bras ouverts ! Ils préfèrent ai-je pensé un vieux qui a 22 ans de plus que ma cousine et qui fait semblant d’être un musulman converti à l’islam et qu’ils ne connaissent ni d’adam ni d’Eve que Mon Adama qui fait presque partie de ma famille et que je connais depuis des lustres. Ah ces « sans-argent-rien » !
La dot d’Alain de 3 millions de nos francs avait aveuglé tout le monde et même pas ils se sont demandés d’où est ce qu’il est sorti ; c’est Adama qui est « Teug » et d’après ma famille, il doit retourner vers les siens. Je n’ai pas dit mon dernier mot !
Dieynaba Diallo Diédhiou
DES ECHOS DE MON JOURNAL
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[1] Toubab : expression familière utilisée dans la société noire africaine en général pour désigner les personnes de race blanche.
